dimanche 27 août 2023

Five-A-Side birthday

 1988. Mon second anniversaire accompagné par mon cpc 464 est finalement arrivé. Pour fêter l'occasion, un copain, plutôt le fils d'une connaissance du côté de mes parents vient passer une petite partie de ce dimanche après-midi avec moi. Ce dernier apprécie beaucoup le sport dédié au ballon rond et c'est quelque peu sans surprise qu'une fois les atours du papier cadeau désormais devenu chose froissée que je découvre un jeu de foot: European 5-A-Side.

Ouais.... trop bien...merci....

Si vous avez déjà parcouru les articles de mon blog concernant l'Amstrad cpc, vous savez déjà que je n'apprécie guère ce sport. Je feins donc une politesse d'usage en remerciant mon invité car après tout il s'est déjà donné la peine de me faire un cadeau. Sans tarder, nous allons essayer en ma chambre ce nouveau soft édité par Silverbird cette même année donc. L'intérêt de mon "pote" du moment se porte naturellement sur le cpc 464 car il n'a pas encore d'ordinateur quant à moi, travaillant ma politesse jusqu'au bout je consulte la notice imprimée au dos de la jaquette. Les instructions sont plutôt succinctes ce qui n'est pas pour me déplaire. Pendant les huit minutes de chargement (bon là je triche, ma mémoire a utilisé l'anti-sèche de l'émulateur), le passionné qui sommeille en mon invité me parle des différentes divisions... Si mon oreille physique l'entend, mon esprit lui s'est déjà fait la malle. Mon regard passe de la jaquette à l'écran de chargement et notre attention se voit brusquement arrachée par une voix digitalisée hurlante cédant la place à une musique plutôt sympa en réalité. 

Là encore pas trop d'options compliquées, nous optons d'emblée pour le jeu à deux et quelques minutes de matchs histoire de voir. Au dehors, un soleil automnale étend ses rayons sur les arbres se parant d'une couleur jaunâtre pour tenter de sédurie Hélios. Ce tableau me donne fortement envie de troquer l'ennui qui m'envahit contre une marche sous les arbres qui ne tarderont pas à laisser s'échapper les souvenirs d'un printemps si vite passé. Le jeu n'est pas très beau, les sportifs sont vus du dessus et nous devinons les spectateurs via le brouhaha ambiant. La voix tonitruante fait son retour en annonçant le début du match et certaines actions. Oubliez les fautes et sorties, elles semblent avoir été balayées d'un bon coup de pied laissant le ballon rebondir sur les côtés. Je laisse mon invité gagner, les minutes s'égrainent et il est bientôt temps pour lui de prendre congé, je le remercie une nouvelle fois. 

Une fois le calme revenu, tout en regardant le noyer juste en face de ma fenêtre de chambre, je range la cassette au fond du carton mal découpé accueillant depuis le début mes précieuses cassettes (Golum!)... De mémoire je ne relancerais European Five-A-Side qu'une seule fois, lorsque l’ennui s'emparera de moi au détour d'un morne jour. Les instants suivants entendront mes pas crissants sous les quelques feuilles tombées das arbres.  

dimanche 20 août 2023

Directive 4

 1989, dimanche. C'est l'un de ces soirs où l'éclairage public du village voisin se pare d'une morne perspective. Écrit tel quel, cela peut paraître idiot, après tout les silhouettes droites vêtues de mousses projetant inlassablement leur lumière jaunâtres sur l'asphalte font état de la même teinte quelque soit le jour de la semaine.  Ma mélancolie hivernale ne l'entend pas de cette oreille et pour elle ces lumières du dimanche soir annonce la funeste fin du weekend. 

Brigade du dimanche soir

Mais il reste encore quelques heures, quelques précieux instants avant que Morphée ne m'attire à lui. Alors hors de question de se laisser abattre, j'allume mon cpc 6128, mon choix concernant le jeu qui va me faire oublier la reprise des cours  est déjà fait: Robocop édité par Ocean cette même année, adaptation du film de Paul Verhoeven.  Après quelques rapides minutes de chargement, le thème principal composé par Jonathan Dunn, magnifique, va alimenter un peu plus ma mélancolie. Je l'écoute d'ailleurs jusqu'au bout, mon regard passant de l'écran à la boîte en carton rigide qui contenait un poster reprenant l'affiche du film et disposé depuis sur les murs de ma chambre. 

Je connais déjà le jeu pour l'avoir terminé plusieurs fois, il n'y aucune vantardise derrière ces propos, le soft n'étant pas très difficile. Il reprend d'ailleurs quelques moments importants du film notamment l'affrontement avec le ED-209, les aficionados du long-métrage savent de quoi je parle n'est-ce pas? Cette adaptation me fait penser à celle de Batman the movie et c'est quelque peu logique dans le sens où il s'agit de la même équipe derrière la programmation: Dawn Drake et Mike Lamb

Fichue directive 4!

Quelques niveaux plus tard, avec les remerciements du président d'OCP (pas celui d'art studio), mon sac bleu essoufflé, affalé contre mon bureau, se charge de me rappeler l'évidence, le weekend est sur le point de s'achever. Après avoir éteint le cpc et procéder à un rangement hâtif, la soirée s'achève avec la lecture de "l'année du loup-garou" de Stephen King... J'ai déjà hâte que cette future semaine se termine!

jeudi 10 août 2023

Phantom CPC Club

 1988. La rentrée est actée depuis quelques temps déjà et c’est une nouvelle journée de collège, difficile, qui s’achève pour ma part. En mon odorat flottent encore les effluves du déjeuner de la cantine, avec son poisson trop cuit et ses épinards formant une bouillie informe que le film de Richard Fleischer, « Green Soylent » n’aurait pas renié. Parallèlement les surveillants mâles jouent les cadors devant les classes de troisième en terrorisant les sixièmes. Ces derniers en ont d’ailleurs pour leur grade, appelés comme des chiens par un « pion » boursouflé par la testostérone avec son blouson aviateur style « Tom Cruise du pauvre » et un soupçon de « j’ai tout vu, j’ai tout fait ». 

Mais pour l’heure, là, en ma chambre arborant une aura paisible, je peux compter sur mon Amstrad cpc 464 pour me faire oublier cette sale journée, m’encourager pour la suivante en attendant le week-end et surtout les vacances. Il y a quelques temps de cela, lors d’un détour par l’enseigne « Majuscule », un peu comme un encouragement à donner tout ce que j’ai pour cette nouvelle année scolaire, je me vois offrir un jeu: Phantom Club édité par Ocean cette même année. 

Disons le tout de suite, malgré le talent de Bob Wakelin transparaissant sur la jaquette, la déception est quelque peu au rendez-vous. Je ne comprends pas trop ce qu’il faut faire dans ce club de super héros affrontant les forces du mal. J’aime beaucoup cependant la musique du menu principale mais cela ne suffira pas à combler mon errance au fil des pièces teintées par des graphismes criards en 3d iso. La progression n’est pourtant pas désagréable mais je ne verrais jamais la fin du jeu.

Le talent de Bob Wakelin, encore une fois.

Ainsi, au détour de salles gardées par divers ennemis, je lance mon rayon psychique sans grande conviction moi qui suis alors adepte des comics Marvel et DC Comics à l’époque. Je me souviens d’ailleurs avoir écrit à Marvel pour poser une question sur l’origine d’un super héros en particulier (la mémoire me fait défaut sur le personnage en question).

Leur réponse s’est voulue laconique, un peu comme le SAV de Ubi Soft lorsque je leur avais signalé un défaut sur « L’œil de Set ». Après toutes ces années, je garde néanmoins un souvenir particulier de « Phantom Club », chargeant le jeu pour écouter sa musique d’intro alors que mon regard se perdait tantôt au cœur des pages d’Amstrad Cent Pour Cent tantôt dans l’horizon chargé de transmettre les messages d’un printemps au mille promesses.

mardi 8 août 2023

Leus Warous

C’est un peu toujours la même chose. Les nuits de pleine lune se suivent et se ressemblent. Je les attends, là, dans ce vieux fauteuil au cuir souffrant avec son rembourrage hémorragique. Comme à son habitude, elle passera ta tête par l’encadrement, m’offrira un de ses timides sourires puis refermera la porte pudiquement. 

C’est très douloureux, ça l’est toujours. Parfois je perds des dents, mes mains se déforment comme si elles se brisaient… la liste serait longue pour décrire ici toutes les souffrances que j’endure. A chaque fois je me fais la promesse de ne pas hurler mais en vain, la douleur est trop forte. Si j’écris ces lignes c’est surtout pour me souvenir, histoire d’avoir des repères pour la prochaine fois car oui, je perds la mémoire, pas seulement une fois transformé mais également après. Elle me dit que c’est normal, que je ne dois pas m’en faire, qu’elle sera toujours là quoiqu’il arrive. 

Lorsque je rentre, la queue entre les jambes, juste avant que l’aube n’efface les étoiles, elle m’attend. Elle panse mes plaies, m’aide à me laver et il arrive que nous fassions l’amour si je ne suis pas trop épuisé. La plupart du temps je m’endors dans ses bras, nu, elle vêtue en tout et pour tout de bandes de tissu couvrant pudiquement son anatomie. Il me semble que ces sous-vêtements ne sont plus d’actualité, enfin, je crois car je ne connais pas très bien le nouveau monde. Juste avant que le sommeil n’arrive, mon regard se perd sur l’étoile de Sirius s’estompant dans les lueurs du jour baigné par l’aura de son parfum, subtil mélange de fleurs et de mort. Je sens ses longs cheveux noirs sur ma peau, ses bras qui m’enserrent, elle me parle mais je ne comprends rien de ce qu’elle dit, je suis trop fatigué. 

C’est dans l’après-midi que je me réveille, seul. Elle rentrera un peu plus tard avec un sac de provisions en papier garni de nourriture. Il y a surtout des légumes et des aliments de base, « c’est bon pour ce que tu as » me dit-elle à chaque fois en souriant. Après un repas léger, elle inspecte de nouveau mes plaies et y applique un baume de sa confection en murmurant des choses sans doute inaudibles pour l’oreille humaine.  Elle essaye de me faire rappeler les évènements de la nuit précédente. Parfois des images, des odeurs reviennent. Le béton, les bâtiments, les fumées toxiques, les pièges…. Il y en a partout. Je me heurte contre eux, mes pattes sont entravées, les fumées des cheminées d’usine obscurcissent le ciel comme lors d’une ère sombre. Mais il y a quand même le parfum de l’humus, les chouettes qui hululent ou encore les chiens qui jappent en se cachant à mon passage. 

Il y a aussi l’odeur du sang, je bouffe souvent des gallinacés (il me reste parfois des plumes dans la gueule ce qui ne manque pas de la faire rire lorsqu’elle me les retire) et parfois des êtres humains. Lorsqu’elle en prend connaissance, je peux être sûr qu’elle reviendra avec le journal local afin de consulter les faits divers. En général, il est fait état d’une personne qui s’est fait attaquer par une bête sauvage. Je lis toujours ces passages avec appréhension, n’ayant aucun doute sur le fait que mon autre moi est incriminé. Elle pose alors sa main gauche délicatement sur moi et malgré l’absence de chaleur de sa peau, cette dernière me rassure. 

Parfois, souvent même, lorsque j’attends « l’instant » sur mon fauteuil, je me rappelle les nuits d’encre, de celles qui laissent briller les étoiles en leur sein, loin de la pollution lumineuse actuelle, loin du béton. Je me revois, comme si c’était hier, me rouler dans ce champ de fleurs bleues, l’origine de mon mal. Lorsqu’elle s’isole à son tour pour travailler ses décoctions, certaines effluves me rappellent ces contrées fleuries… à présent elles ne sont plus et les champs ont été remplacés par des terrains agricoles exploités à outrance, des piscines privées, des grands magasins où je ne sais quoi encore. Les lieux dans lesquels j’évolue à présent me sont hostiles…. Mais je la sens, là, derrière les nuages, elle arrive, j’ai déjà mal aux mains…. Avant d’oublier, je suis Archibald Lubin et, pour sûr, je suis d’ailleurs.

 Illustration inspirée par Skyrim: Dawnguard de Bethesda Software, initialement dédiée pour l'un de mes autres textes.

mercredi 19 juillet 2023

L'or du mercredi après-midi

Nous sommes au début des années 80. Mentionner ici l'année précise serait fort présomptueux au regard de ma mémoire. Pourtant il y a des moments, des instants qui se révèlent être inoubliables, comme ce mercredi après-midi par exemple où l'Amstrad cpc n'est encore qu'une chimère, tout au plus une machine sortie des films de Science-fiction animant parfois l'imposante télévision cathodique du salon à la moquette usée.

Les émissions jeunesse telle que Récré A2 battent leur plein, nourrissant notre imagination d'enfant. Alors que "Les mystérieuses cités d'or" viennent de s'achever, le générique du dessin-animé résonne encore en mon esprit tout comme les périlleuses aventures d'Esteban et ses compagnons de voyage luttant pour leur vie face aux Olmèques. 

 Bientôt la fièvre de l'aventure s'empare de moi, les idées se bousculent et avant de me précipiter dehors sous ce soleil aux promesses printanières, je dois passer par ma chambre pour mettre la main sur cette statuette incas accompagnant il y a quelques temps de cela un numéro de Pif Gadget. Le but secret de ma quête écrite sur un petit morceau de papier sera bien à l'abri dans le compartiment secret de cet artefact précieux. 

Une ficelle de fortune me permet d'attacher rapidement mon bien autour du cou et c'est par un vent prononcé que je suis accueilli alors que j'ouvre l'une des portes coulissantes de la véranda. J'ai peut-être surestimé les températures qui se veulent encore un peu fraîches, la chair de poule s'empare rapidement de mes bras malingres. Hors de question cependant de cacher mon t-shirt à l'effigie de "Bomber X" acheté par ma mère sur la Redoute (à moins qu'il s'agissait des Trois Suisses), ce dernier était d'ailleurs accompagné, dans le même style, par un célèbre corsaire de l'espace.  

Eh ouais, nous étions sur un t-shirt!

Alors que le charisme de l'énigmatique Mendoza guide mes pas, je dois me rendre à l'évidence, les cités incas empruntant les silhouettes de La Chaîne des Puys que j'aperçois au loin, garderont encore leurs secrets. Alors que la fraîcheur s'accentue et revêt les atours du crépuscule, la voix de Jean Topart m'accompagne: "Au revoir, à bientôt"...

vendredi 23 juin 2023

De l'ail pour le Croquemitaine

En hommage à Andrew Keir

« Garlic for the Boogeyman… There is no Boogeyman anymore! »

Andrew Keir  dans Dracula prince des ténèbres par Terence Fisher

C’est sans hâte que je me rendais sur les lieux, une ferme familiale perdues au milieu des champs. Le chemin y était fortement boueux, les pluies prononcées de la veille n’ayant pas épargné ce versant de la contrée en particulier. Ainsi, l’air de ce premier jour annonçant la belle saison était chargé d’une brume poisseuse, semant le doute quant à la tenue à choisir pour le pèlerin. Mon estomac avait encore en tête le copieux petit déjeuner que l’aubergiste m’offrait lorsque je passais en son établissement, il n’avait jamais oublié le service que je lui avais rendu il y avait quelques années de ça. 

La veille s’était voulue agitée par la présence d’un voyageur peu commun en ces contrées sauvages, un notaire venu rendre visite au comte habitant le château au-delà du col de Borgo. Les habitants ainsi quele patron de l’auberge passèrent un long moment à tenter de dissuader cette entreprise qu’ils jugeaient folles et je ne pouvais qu’appuyer leurs conseils cependant j’abandonnais mon élan, préférant rester discret, à ma table, devant la détermination de cet homme. Par la suite, sur la route, je me demandais ce qu’il advint de lui. Et puis qui étais-je pour dire ce qu’il devait faire? Mon mentor, un moine bourru qui aimait se réchauffer le postérieur devant le poêle à bois par grand froid accompagné d’un bon verre de vin, m’avait enseigné un trait majeur qui caractérisait notre « vocation »: rester humble. Toute fanfaronnade, excès de confiance voir même condescendance menaient à coup sûr à l’échec.

Je souris à son souvenir en saisissant ma pinte de bière ce soir là, suivant les discussions animées.  Lorsque le calme fût revenu, sur le chemin de ma chambre, j’accrochais silencieusement un crucifix sculpté à la hâte par mes soins devant la cheminée des lieux, enveloppé du parfum de l’ail dispensé par les guirlandes disposées sur les poutres. J’espérais qu’il le trouverait le lendemain mais je ne fus pas là pour le voir, ayant pris la route très tôt, juste avant le lever du soleil. Bien que je pouvais solliciter le cocher pour un cheval, je préférais faire le chemin à pied. Je n’avais aucune connexion avec cet animal et aucun grief en particulier (je détestais voir un animal souffrir quel qu’il soit). Il m’arrivait parfois de faire la route avec un chien ou chat errant à qui j’avais donné un peu de nourriture. J’aimais leur compagnie et bien souvent, leur instinct me permettait de déceler un éventuel danger car ces forêts abritaient des bandits en plus des créatures de la nuit. Cependant ces derniers étaient en général des individus peu informés sur l’état des environs et ne faisaient pas longue carrière. Il y en avait de moins en moins, certains renforçaient parfois, souvent même, le rang des ombres. 

Bien que je ne m’autorisais que quelques minutes de pause, ma marche me fit arriver en tout début d’après-midi ce qui ne me laisserait que quelques heures tout au plus pour agir. La brume avait laissé place à un soleil radieux, dissipant la fraîcheur et l’humidité qui avaient régné le matin. Pour autant le cadre restait sinistre et quelques signes fort alarmant me questionnaient sur l’idée de prendre le chemin du retour. La maigreur de mes finances achevait pourtant de conforter la continuation de mon entreprise. Je restais à bonne distance afin d’observer les divers signes sinistres que la beauté du panorama ne parvenait pas à effacer. La ferme était mal entretenue, en témoignaient un enclos à cochons faisant état d’un animal mort, sans doute depuis peu, ses congénères affairés à le dévorer ne dénotèrent même pas ma présence.  De la viande, à présent avariée, avait été accrochée à l’un des piquets de clôture délimitant la propriété, sans doute pour sécher mais elle avait été oubliée. Les mauvaises herbes et la bourrache envahissaient les lieux, jusqu’aux marches d’un escalier en bois que les intempéries n’avaient pas épargné tout comme le reste de la demeure. 

Circonspect, j’approchais de la maison, tout temps perdu jouant en ma défaveur. Un vieux chien allongé que j’avais remarqué à mon arrivée leva péniblement la tête et remua quelque peu la queue. Son état général m’indiquait que l’animal était affamé lui aussi. M’accroupissant pour le caresser, je lui donnais les restes de mon repas de la veille prévus pour le chemin du retour. Il semblait avoir du mal à manger et j’attendis patiemment qu’il eût terminé en le caressant. J’ignorais encore ce que j’allais réellement trouver de l’autre côté de la porte, sentant des regards derrière par des interstices. J’espérais simplement qu’il s’agissait réellement d’un cas de vampirisme et non pas d’un exorcisme comme il m’était arrivé d’en réaliser suite à de mauvaises informations. Outre le fait d’avoir été la proie d’un démon (avec « la chance » que ce dernier n’avait pas été trop véhément) j’avais dû faire face à une enquête de la sainte inquisition composée de prêtres tous plus idiots et fanatiques les uns que les autres. J’avais été questionné sans relâche pendant toute une journée et sans doute sauvé de justesse par mon mentor peu apprécié dans le domaine cléricale mais conservant encore alors un certain respect en la matière. Je ne m’étais jamais réellement remis, tant de l’exorcisme que des questions des inquisiteurs et avais mis du temps à pouvoir reprendre mon « activité ». J’ai toujours pensé que ce genre de pratique était comparable à celle des guérisseurs ou magnétiseurs, involontairement notre être absorbe une partie du mal chassé.

Curer le vampirisme était quelque peu différent bien que l’on ne connaissait pas réellement son origine mais j’avais appris que l’esprit n’en sortait jamais réellement indemne. Les séances étaient systématiquement violentes et conduisaient souvent à la mort de la victime si les signes n’avaient pas été pris au sérieux dès le début. Ici, en l’occurrence je craignais même qu’il s’agisse d’un piège, cela c’était déjà produit et je remerciais toujours intérieurement de n’avoir pas connu cette mésaventure. Je frappais fermement à la porte. J’entendis quelques murmures, ceux d’un homme et d’une femme puis bientôt des pas lourds vinrent jusqu’à la porte. Une voix masculine, emplie de méfiance et d’une certaine agressivité me demanda de décliner mon identité:

- Qui c’est? Si vous êtes pas là pour notre « problème » vous avez intérêt à déguerpir!

Malgré la menace derrière ces propos j’étais quelque peu soulagé, je n’étais, semble-t-il pas, tomber dans un piège. Mes mains lâchèrent la forte étreinte appliquée à la sangle de ma besace de tissu marron. Ayant entamé ma démarche de confiance je pris la parole: 

- Je suis le guérisseur ». J’aimais à me présenter ainsi, c’était toujours mieux que « je suis venu m’occuper de votre cas de vampirisme avec, sans doute, la mort à la clef ».

Un silence de plusieurs secondes s’installa. Finalement, j’entendis qu’on enlevait une planche, le bruit d’une clenche, puis la porte s’entrebâilla. Par la mince ouverture je pus sentir le parfum suffocant de l’ail, sans doute disposé en excès, mélangé à la pernicieuse odeur de pourriture discrète mais bien présente. Un homme imposant aux traits tirés, visage mangé par une barbe fournie, que l’angoisse avait rongé jusqu’aux os se présenta de moitié et m’examina de la tête au pied. Finalement il me laissa entrer et referma vivement derrière moi. Je remarquais le tremblement dans ses mains calleuses témoins d’un travail intensif.

La pièce était sombre, sale, désordonnée, respirant l’abandon. Dans un coin, assise sur un tabouret masqué par une ample robe noire rapiécée à plusieurs reprise, une femme sanglotait dans un mouchoir le visage partiellement masquée par un voile. J’en déduisais qu’il s’agissait de l’épouse de l’imposant colosse venant à l’instant de m’ouvrir les lieux. Ce dernier ne tarda d’ailleurs pas à me désigner une pièce située à ma gauche. 

L’air était étouffant, pour ne pas dire quasi irrespirable mais je ne crus pas bon sur l’instant d’imposer des directives. Plusieurs choses se bousculaient en ma tête alors que les minces ouvertures dont la maison était dotée faisait déjà état des prémices du crépuscule. J’étais sans doute bon pour rester ici, coincé par la nuit… et je n’en avais pas du tout envie. Saluant d’un geste de la tête la pauvre femme accablée par le chagrin, sachant qu’elle ne me voyait sans doute pas, je me dirigeais vers la chambre. Tout ce que je savais c’est qu’il s’agissait d’un cas de vampirisme sur une jeune femme, la fille du couple, tout du moins c’est ce qu’était stipulé dans la lettre que j’avais reçu. Je m’en remémorais l’écriture fine et déduisais qu’elle n’avait pas été écrite par les deux personnes ici présentes, leurs mains martyrisées par l’ouvrage et les saisons  n’étaient pas destinées à ce genre d’exercice. Elles ne savaient peut-être ni même lire et écrire. Mais ceci n’était que pure supposition, bien des surprises, bonnes comme mauvaises, m’avaient déjà appris à rester humble quant à des déductions trop hâtives. 

Outre la pesante atmosphère, une odeur de mort vint supplanter le parfum suffocant de l’ail. Avant d’entrer dans la pièce, je fis signe à l’homme de patienter ici. Mon intuition m’indiqua qu’il ne s’agissait pas d’un cas de revenant et la mouche s’envolant paresseusement m’apporta la réponse. Je sortis alors un mouchoir à la propreté sommaire de ma besace et m’en couvrais la bouche, il s’agissait peut-être d’une maladie et bien qu’il fût sans doute déjà trop tard je préférais prendre un minimum de précaution.  

Elle était là, allongée sur un matelas de paille, les mains croisées sur la poitrine, ses traits fins figés dans un cri. Ici il y avait eu de la souffrance, ici des nuits sans sommeils s’étaient déroulées déchirant une obscurité humaine sourde aux maux de la jeune femme. Sa peau était blême, ses longs cheveux de jais semblaient s’écouler de l’oreiller sur lequel sa tête reposait. En ma présence, il n’y avait ni goule, ni potentielle prétendante à une créature de la nuit, juste une jeune femme décédée de mort apparemment naturelle. Je n’étais pas médecin et je ne pouvais dire les causes de son décès mais l’absence de bubons ou autre artefacts suspicieux me rassurèrent un peu. J’entreprenais néanmoins de vérifier par un simple regard l’absence d’éventuelles morsures dérobées. Alors que je me penchais au-dessus de la jeune femme, une grosse mouche sortit de sa bouche. Je décidais alors d’en terminer, me hâtant de sortir de la pièce. Bien que vicié lui aussi, l’air me semblait déjà plus clément de l’autre côté.

A ma sortie précipitée, je fis face à l’homme à l’air interdit et à la femme qui avait cessé de pleurer pour lever la tête vers moi. Il me fallait leur annoncer que je ne pouvais rien, que leur fille étaient morte de maladie.

- Alors? Vous l’avez exorcisée?» Me demanda le colosse

De mon timbre le plus calme et en apparence serein, je lui répondais:

- Votre fille est morte de maladie, sa nature m’est inconnue. Il ne s’agit pas de vampirisme. 

Le soulagement, celui éventuellement ressenti en apprenant que le mal n’avait pas désigné vos murs, n’était pas de mise ici. Par le biais d’une précédente (et mauvaise) expérience je voyais quelle tournure allaient prendre les évènements.

- Vous mentez, de toute façon tout votre ordre c’est que des menteurs et des bons à rien! Je l’ai dit à ma femme, c’est elle qui a voulu faire appel à vous!  Demain j’irai voir le prêtre du village et il fera ce qu’il faut! Et puis j’vous paierai pas!

J’aurais aimé lui répondre qu’au moins sa fille serait enterrée dans des conditions décentes mais je n’en fis rien, préférant ne pas envenimer la situation plus qu’elle ne l’était.Je fermais les yeux n’émis donc aucune réponse, sachant pertinemment que cela ne servait à rien. La nuit se préparait au-dehors et avec un peu de chance je pourrais tout juste atteindre de nouveau le village. Dans un geste brutal j’arrachais une tresse d’ail d’une des poutres et la fourrais dans ma besace. Ça n’avait aucun effet sur les vampires mais parfumaient convenablement les plats et puis c’était bon pour le cœur. Toujours sans mot dire je me dirigeais vers la porte, sortit, heureux de respirer l’air frais, puis repris ma route. Le vieux chien jappa je n’eus cependant pas le loisir de le caresser de nouveau, invectivé par le propriétaire des lieux. 

Derrière la demeure, le soleil entamait déjà son déclin mais le temps n’était pas à la contemplation, l’humeur se voulait hâtive. Au pire si le choix venait à manquer, je dormirais en haut d’un arbre croisant peut-être la route d’un ours qui ferait un bon gardien, ce dernier attendrait ma chute pour me croquer mais dans l’attente ferait fuir les éventuelles goules. Et puis je pourrais toujours lui lancer les quelques restes de mon repas afin de le garder dans les parages même si le lendemain matin il me faudrait trouver une parade pour lui échapper. Je préférais cela plutôt que rester en ces lieux un instant de plus. Je n’éprouvais cependant aucune colère mais l’amertume envers mon prochain, elle, se chargerait d’empoisonner mes échanges futurs.

C’est en tout début de nuit que j’atteignis le village, souriant presque à la vue des lueurs artificielles produites par les lanternes. La douceur des promesses printanières avait fait place à un froid vif et c’est avec une pensée pour mon mentor que je me réchauffais le postérieur devant le poêle de l’auberge. Ceci fait je me dirigeais vers le comptoir où le grassouillet tenancier au visage rougeaud était occupé à servir les vieux habitués en boisson. Déposant fièrement ma tresse d’ail devant lui, je lui demandais si il avait encore par hasard un peu de ce délicieux ragoût  que sa femme m’avait servi hier. Il rit en regardant mon offrande et, de son regard trahi par le cholestérol, m’indiqua le plafond où nombre de belles gousses d’ails pendaient. « De l’ail pour le croquemitaine… » dis-je plus pour moi que pour lui. En voyant mon air défait, le tenancier émit un rire franc et me tapota la main: « Allez, vous inquiétez pas , pour ce soir c’est offert par la maison ». Les vieillards autour de moi accompagnèrent son rire. Cet instant fut sans doute le meilleur de la journée. 

Je m’installais à une table voisine et l’épouse du tenancier, aussi costaude que lui, vint m’apporter mon assiette accompagnée d’une enveloppe: « Il y a du courrier pour vous monsieur » me dit-elle d’un air mélangeant crainte et suspicion. Une fois mon repas englouti, je m’installais de nouveau près du poêle afin d’y lire la lettre dont l’enveloppe était scellée par un emblème qui me déstabilisa

Cher Monsieur,

Ne connaissant pas la location exacte de votre ordre pouilleux et ayant suivi quelque peu votre parcours j’espère que cette lettre vous parviendra. N’ayez crainte, il ne s’agît ici que de remerciements et d’une restitution. Tout d’abord, ceux de Jonathan Harker qui a le plaisir de séjourner en notre beau pays avec moi quelques temps afin de préparer mon voyage et dans un second temps de vous restituer cet…. Artefact barbare…. Dont Monsieur Harker n’aura nul besoin.

Bien à vous,

D

De l’enveloppe j’extirpais le petit crucifix en bois que j’avais confectionné pour cet assistant notaire croisé la veille… et d’une voix un peu tremblante, demandais à l’aubergiste si la maison offrait aussi en ce soir sa plus forte liqueur.

 

mercredi 21 juin 2023

Uchi Mat..aie!

1988. C’est l’un de ces soirs d’hiver où la neige se mêle à la pluie. Nous sommes deux, tout du moins pour le moment, d’ici quelques instants le camarade de classe qui pratique le judo avec moi verra ses parents le délivrer de ce bar du village où se trouve notre collège. La séance d’entraînement à laquelle nous devions participer a été annulée sans que personne ne soit prévenu, quelques temps plus tard nous apprendrons que le professeur était atteint d’une « démotivation impromptue » et que cette dernière l’a empêché d’utiliser son téléphone pour prévenir ses élèves. 

La plupart des autres membres du club ont déjà pu repartir entre temps mais pas nous, ainsi les intempéries prononcées nous forcent à trouver refuge dans ce bar. Si mon camarade de classe (qui n’en est pas vraiment un à vrai dire) s’est déjà changé moi je suis directement venu en kimono et… oublié mes affaires de rechange dans la voiture de ma mère déjà repartie. De ce fait notre entrée est remarquée, notamment par les trois piliers de comptoir déjà éméchés par quelques verres. La vieille dame qui tient le troquet semble un peu débordée mais pourtant il va nous falloir demander l’accès au téléphone afin de demander à nos parents de revenir nous chercher plus tôt. 

L’appareil est situé un peu en retrait mais pas assez pour être isolé des beuglements des trois ivrognes qui échangent des bribes de phrases. Le copain, sympa, me prête une pièce afin que je puisse téléphoner à ma mère, de ce fait je le laisse d’abord passer son coup de fil.  D’ici quelques instants ses parents viendront le chercher. A mon tour d’essayer, j’ai moins de chance que lui, le téléphone me renvoie une tonalité occupée. Mon pote de fortune n’a plus de pièces sur lui, me voilà donc condamné à attendre de longs instants. Au-dehors, le mélange pluie/neige semble vouloir s’apaiser et ça tombe bien puisque bientôt l’un des hommes avinés a pour entreprise de « brûler ma soutane » selon ses dires, enfin si il parvient à trouver son briquet. 

Rassure nous, tu vas parler un peu d'Amstrad quand même non?

Pour une fois je suis ravi de sortir pour retrouver l’air glacial. Quelques minutes plus tard, un bref au revoir et le camarade s’engouffre dans la voiture de son père, mon regard verra les feux arrières rougeâtres s’éloigner au cœur de cette soirée troublée. Me voilà donc seul, dans le froid, à attendre que les minutes s’égrainent… Si lentement! Je qu’une envie retrouver ma chambre et mon Amstrad Cpc 464. Mais le mauvais sort n’en a pas terminé avec moi puisque bientôt mes pensées sont interrompues par une voix que je ne connais que trop bien: Celle d’un élève du collège, d’une classe supérieure et qui me raille souvent. D’ailleurs sa première phrase sera ici « Tu fais du judo toi!!!! ».  Lui pratique le karaté et ne se prive pas pour s’en vanter, « au karaté on fait ça, je maîtrise d’ailleurs cette prise… » et blabla blabla… Il est clair que l’humilité ne fait pas partie de son enseignement.

Attends il n'a pas fini son histoire!

Je préfère ne pas répondre et surtout ne pas montrer que mon kimono, recouvert de mon manteau, n’est pas suffisant pour me protéger du froid, surtout aux jambes. En dessous de la mince couche de tissu je grelotte. Hors de question de lui montrer. Il est bientôt rejoint par deux de ces copains. S’ensuivront tout un flot de railleries diverses et variées à mon encontre ainsi qu’une boule de neige contenant une pierre que je recevrais dans les jambes. Les minutes deviennent des heures, finalement ma mère arrivera, passant obligatoirement devant l’établissement pour atteindre le dojo (qui s’avère en fait la salle des fêtes).  Les caïds seront déjà entré dans le bar entre temps. 

En cet instant je suis trop heureux de retrouver l’habitacle de la vieille Corolla et surtout son chauffage! Sur le chemin du retour, j’expliquerais ma présence devant le bar mais tairais les faits autour. D’un commun accord, le judo s’arrêtera ici pour ma part… 

Les dernières lueurs du village s’estompent, les ombres s’emparent de la voiture qui conjure l’obscurité avec ses phares dans lesquels brilleront parfois des regards appartenant à la nuit. Quelques instants plus tard je retrouve le confort de ma chambre avec ma fidèle lampe de bureau qui éclaire une toute nouvelle compilation: « Karate Ace » de l’éditeur Gremlin. Ironiquement, mon regard rencontrera « Uchi Mata » titre d’une simulation de judo reprenant le nom d’une prise « classique ». Cette soirée semble décidément placée sous le signe de l’ironie puisque j’ai subi cette prise lors d’un entraînement avec un membre féminin du dojo. Accidentellement, la jeune femme manque sa prise, la transformant en coup de pied dans une partie délicate de mon anatomie, me laissant plié en deux sur le tatamis. 

C'était à peu près ma position après la prise...

Allez, puisqu’il en est ainsi, je vais donc jouer à « Uchi Mata »! Pas très longtemps à vrai dire, le jeu n’est pas très beau, je ne parviens pas à l’appréhender et donne même un coup de poing à mon adversaire par une quelconque subtilité du joystick! Je reviendrais très peu vers ce jeu par la suite. Souhaitant oublier cette soirée, malgré la répétition en mon esprit des termes peu flatteurs dont j’ai été l’objet quelques instants auparavant la chaude lumière de ma lampe de bureau me verra jouer à un autre soft dans l’attente d’un autre affrontement, celui où je devrais expliquer à mon père pourquoi j’ai choisi d’arrêter le judo.