mardi 5 mai 2026

Le printemps du flingueur

 1989. C’est l’un de ces dimanches printaniers pluvieux qui voit cet ado que je suis batailler une fois de plus, en silence, avec sa mélancolie. Au dehors, les feuilles du noyer, juste en face de ma chambre, ploient sous les rancœurs d’un ciel d’été en devenir, qui réserve ses soldats de l’orage (sans Trantor) aux futures masses d’air conflictuelles.

Vestige du passé...

Au cours de l’après-midi, entre deux hoquets de chargement du lecteur du CPC 6128, je ferai peut-être un saut sous la véranda, dont les panneaux ne s’ouvriront réellement qu’en juillet et août. La vue qu’offre cette ruralité bourbonnaise y est superbe : des champs luxuriants à perte de vue, sans compter l’imposante silhouette de la chaîne des Puys qui, au loin, se fait parfois mirage lorsque les volutes caniculaires embrasent les environs. 

Il n’y a pas si longtemps, mon père et moi observions, subjugués, une vague orageuse bombardant silencieusement les reliefs montagneux. Si mes yeux reflétaient mon ébahissement contemplatif face à la violence du phénomène, le regard du vétéran des guerres d’Indochine et d’Algérie, lui, témoignait de toute autre chose. Un murmure, presque inaudible, me le fit rapidement comprendre : « Ils sont en train de bombarder nos positions ». Accompagné d’un geste mécanique portant sa cigarette à ses lèvres, tel un pantin à l’esprit vagabond, je sus en cet instant que mon paternel luttait toujours quelque part, au cœur de cette jungle à la chaleur étouffante. Une partie de lui était à jamais restée dans ces pluies sanglantes de chair et de métal. 

Mon père...

Ma rêverie est cependant rapidement interrompue, car le chargement de Death Wish 3 – adaptation du troisième volet de la sanglante croisade de Paul Kersey, incarné par Charles Bronson (La Grande Évasion, Le Flingueur et tant d’autres !) – vient de se terminer. Sa musique endiablée, composée par Ben Daglish comme pour la plupart des softs  de l’éditeur anglais Gremlin, m’invite à m’emparer du joystick pour me défendre face aux hordes de malfaiteurs qui sévissent dans les rues de New York. L’adaptation CPC reprend la trame principale du film : flinguer tout ce qui bouge, en veillant à ne pas blesser les innocents qui se mettront entre nous et les criminels. De même, il faudra éviter les tirs amis, c’est-à-dire prendre soin de ne pas toucher la police venue nous prêter main-forte. Qui plus est, cette dernière pourra même se retourner contre notre personnage si  trop d’erreurs venaient à être commises à son encontre. 

Pan !

Le jeu s’avère très vite répétitif une fois le chef de gang local défait, attablé dans l’un de ses squats malfamés ; d’ailleurs, le meneur ne prend même pas la peine de se défendre. S’ensuit un passage dans un autre quartier où notre armement reprend du service : il y a de quoi faire entre pistolet, fusil à pompe, arme automatique et le fameux lance-roquettes, utilisé par l’architecte à la fin du long-métrage contre le boss de la joyeuse bande. Si nous ne sommes pas face aux graphismes les plus beaux sur CPC, ceux-ci restent néanmoins sympathiques, d’autant que fluidité et maniabilité sont également au rendez-vous.  Il y a également ces petits détails cyniques comme ces infirmiers venant évacuer les corps ou encore ces vieilles dames se déplaçant lentement avec la fâcheuse tendance à se positionner dangereusement sous les tirs nourris.

Mais quid du film, me demanderez-vous peut-être ? Ce troisième opus se veut sans doute le plus « tout public ». Paul Kersey, dont le CV est aussi chargé que ses armes, s'est vu forcé à l'exil ; il revient à New York pour rendre visite à un vieil ami. Ce dernier, ayant tenté de résister aux malfrats locaux, est assassiné sous les yeux de Bronson. La police arrive et coffre Kersey pour le meurtre de son pote. En réalité, cette arrestation n'est qu'un prétexte : le chef de la police, incarné par Ed Lauter, a reconnu le justicier et lui propose un marché. L'aider à « nettoyer » les environs s'il veut repartir comme si de rien n'était. La suite est aisément imaginable : le vengeur accepte et une guérilla urbaine s'ensuit. 

Ratatatata !

Je ne vais pas mentir : à l'époque, j'avais apprécié ce film, vu avec ma mère qui affectionnait l'acteur. Étrangement, la scène la plus marquante reste pour moi celle où Paul Kersey quitte les lieux bagages à la main, à la fin du long-métrage, comme si de rien n'était. Cet épisode, réalisé par Michael Winner (déjà aux commandes des deux premiers volets), est sans doute le moins « dérangeant ».

Alors que j'écris ces lignes, un autre souvenir me revient à brûle-pourpoint : le visionnage du second opus avec ma mère. Voyant la tournure prise par le récit, elle m'incita fortement à aller voir ailleurs « si j'y étais ». Je refusai alors catégoriquement... pour regretter amèrement le visionnage de cette scène interminable où l'employée de maison  se fait violemment et sordidement agresser par une bande de voyous ayant pris à partie le justicier quelque temps plus tôt. Comme pour le premier film, ce passage (sans Alain Delon) restera à jamais gravé en mon esprit, tout comme le sort de Carol, la fille de cet homme dont la vie fut jadis paisible.

Et toi, tu es plutôt cpc 464 ou 6128 ?

Alors que je parcours les rues de « The Big Apple », un sentiment de malaise s’empare de moi au souvenir des œuvres citées précédemment, éditées sous l’égide de la Cannon. Bientôt, je ne prends plus plaisir à malmener les ennemis qui se présentent. Il est temps d’éteindre le CPC pour me diriger, comme promis, vers la véranda. Là, tandis que la pluie  semble prendre un malin plaisir à tambouriner de manière véhémente le toit transparent, encore paré de quelques reliques hivernales, le paysage bourbonnais m’offre un apaisement que je ne connaîtrai quasiment plus par la suite. Après toutes ces années, je me souviens néanmoins de ce dimanche après-midi où les notes de Death Wish 3 résonnaient en ma chambre, s’échappant du haut-parleur de mon Amstrad CPC 6128, écho d'une innocence perdue.