mercredi 6 mai 2026

56e

 Nous sommes au tout début des années 80. Dans le vaste champ jouxtant la demeure familiale, le soleil matinal m’incite à sortir. La journée s’annonce caniculaire ; je profite donc des environs avant qu’ils ne soient entièrement embrasés par Hélios. Intérieurement, le rendez-vous est pris : destination le dernier arbre chétif de cette rangée qui scinde l’étendue herbeuse.

La cité se dresse, majestueuse. Sa périphérie est grouillante d’imposantes fourmis rousses dont l’activité frénétique ne s’interrompt brièvement que pour jauger la menace que constitue l’ombre frêle du garçon s’étendant sur la fourmilière. Rien ne semble les effrayer : ouvrières et soldates reprennent aussitôt leur labeur. Je les observe, partagé entre curiosité et effroi face à un tel dévouement. L’édifice m’impressionne, véritable tour de Babel où tous les individus parlent pourtant le même langage, transmis par divers vecteurs, notamment les antennes. Il n’est pas rare que je passe de longs instants à contempler ce ballet incessant, les yeux écarquillés lorsqu’un insecte transporte une brindille dont le poids équivaut, pour moi, à celui d’un tronc d’arbre ! 

Des années plus tard, me voici aux environs de 2022, bien qu’il m’arrive d’en douter. Le paradoxe est saisissant : je me remémore avec une précision chirurgicale le jour où j’ai emprunté le chemin de la micro-informatique familiale grâce à mon Amstrad CPC 464, en 1987, tandis que les événements de l’année en cours me semblent déjà flous. Alors que je sors de chez moi, une agitation inhabituelle captive mon regard vers le minuscule terrain accolé à la maison. Seraient-ce des fourmis en vol ? L’impression est troublante, elles sont légion. 

Ce film m'a effrayé étant enfant

En réalité, sans le savoir, j’assiste à l’envol nuptial des princesses, ces reines en devenir. Certaines parviendront peut-être à fonder une nouvelle cité dans les environs, mais lesquelles ? Impossible de les dénombrer. Sur l’ensemble de cet essaimage, seule une infime minorité réussira à établir une colonie pérenne. La plupart finiront dans le bec d’oiseaux ou sous la langue de batraciens, d’autres mourront d’épuisement ; autant de facteurs environnementaux hostiles qui déciment la cohorte. 

L’instant fut fugace, mais cette éphémère vision reste à jamais gravée en ma mémoire. Elle me révèle surtout la présence insoupçonnée d’une fourmilière à quelques pas seulement du foyer ; hormis quelques âmes isolées croisées çà et là, je n’avais jamais ressenti leur présence. Cette résonance m’a finalement conduit vers Les Fourmis, premier roman de Bernard Werber, paru en 1991. Dans cette œuvre pionnière, l’auteur tisse en parallèle le destin des insectes et celui des humains. En voici la quatrième de couverture :

"Le temps que vous lisiez ces lignes, sept cents millions de fourmis seront nées sur la planète. Sept cents millions d'individus dans une communauté estimée à un milliard de milliards, dotée de ses villes, sa hiérarchie, son langage, son industrie, ses esclaves et ses mercenaires... Sans oublier ses armes, terriblement destructrices.

Lorsqu'il pénètre dans la cave de la maison léguée par un vieil oncle entomologiste, Jonathan Wells est loin de se douter qu'il va à leur rencontre. À sa suite, nous découvrons le monde fabuleusement riche, monstrueux et fascinant de ces "infra-terrestres", au fil d'un thriller unique où le suspense et l'horreur s'appuient sur les données scientifiques les plus rigoureuses. Voici pour la première fois un roman dont les héros sont des... fourmis !"

Comme tant d’autres, ce livre découvert lors de mes pérégrinations en vide-grenier a longtemps patienté dans ma pile à lire. C’est le souvenir de cette fourmilière enfantine qui m’a finalement poussé à ouvrir le premier volet de la trilogie. Si j’y ai appris une foule de détails sur ces insectes, je ne peux dissimuler une certaine réserve face au style de l’auteur, parfois trop chirurgical, surtout dans les passages dédiés au monde humain. Bien que la lecture m’ait globalement plu, j’ai trouvé les personnages caricaturaux et peu attachants, à l’inverse de ceux des fourmis, tout particulièrement celui de 56e, reine en devenir (ce qui explique le titre de cet article). Sur ce plan, le récit est une réussite absolue, rendant presque superflues les incursions dans la société des hommes, du moins à mon sens. 

Je dois avouer avoir abordé cette lecture avec une certaine appréhension envers Bernard Werber. Cette réserve tenait probablement à quelques entretiens captés çà et là, dans lesquels son ego me semblait quelque peu démesuré, un trait de caractère que j’ai toujours du mal à accepter. Une fois ce préjugé écarté, j’ai néanmoins passé un excellent moment avec Les Fourmis. Toutefois, l’expérience s’arrêtera là : je n’éprouve pas pour l’instant l’envie de poursuivre avec les deux volets suivants, Le Jour des fourmis et La Révolution des fourmis.  

Mais je laisse à présent, comme il se doit, le dernier mot de ma rubrique littéraire à Miss P. 

Après les rats, les fourmis ! T'es sérieux là?

 

mardi 5 mai 2026

Le printemps du flingueur

 1989. C’est l’un de ces dimanches printaniers pluvieux qui voit cet ado que je suis batailler une fois de plus, en silence, avec sa mélancolie. Au dehors, les feuilles du noyer, juste en face de ma chambre, ploient sous les rancœurs d’un ciel d’été en devenir, qui réserve ses soldats de l’orage (sans Trantor) aux futures masses d’air conflictuelles.

Vestige du passé...

Au cours de l’après-midi, entre deux hoquets de chargement du lecteur du CPC 6128, je ferai peut-être un saut sous la véranda, dont les panneaux ne s’ouvriront réellement qu’en juillet et août. La vue qu’offre cette ruralité bourbonnaise y est superbe : des champs luxuriants à perte de vue, sans compter l’imposante silhouette de la chaîne des Puys qui, au loin, se fait parfois mirage lorsque les volutes caniculaires embrasent les environs. 

Il n’y a pas si longtemps, mon père et moi observions, subjugués, une vague orageuse bombardant silencieusement les reliefs montagneux. Si mes yeux reflétaient mon ébahissement contemplatif face à la violence du phénomène, le regard du vétéran des guerres d’Indochine et d’Algérie, lui, témoignait de toute autre chose. Un murmure, presque inaudible, me le fit rapidement comprendre : « Ils sont en train de bombarder nos positions ». Accompagné d’un geste mécanique portant sa cigarette à ses lèvres, tel un pantin à l’esprit vagabond, je sus en cet instant que mon paternel luttait toujours quelque part, au cœur de cette jungle à la chaleur étouffante. Une partie de lui était à jamais restée dans ces pluies sanglantes de chair et de métal. 

Mon père...

Ma rêverie est cependant rapidement interrompue, car le chargement de Death Wish 3 – adaptation du troisième volet de la sanglante croisade de Paul Kersey, incarné par Charles Bronson (La Grande Évasion, Le Flingueur et tant d’autres !) – vient de se terminer. Sa musique endiablée, composée par Ben Daglish comme pour la plupart des softs  de l’éditeur anglais Gremlin, m’invite à m’emparer du joystick pour me défendre face aux hordes de malfaiteurs qui sévissent dans les rues de New York. L’adaptation CPC reprend la trame principale du film : flinguer tout ce qui bouge, en veillant à ne pas blesser les innocents qui se mettront entre nous et les criminels. De même, il faudra éviter les tirs amis, c’est-à-dire prendre soin de ne pas toucher la police venue nous prêter main-forte. Qui plus est, cette dernière pourra même se retourner contre notre personnage si  trop d’erreurs venaient à être commises à son encontre. 

Pan !

Le jeu s’avère très vite répétitif une fois le chef de gang local défait, attablé dans l’un de ses squats malfamés ; d’ailleurs, le meneur ne prend même pas la peine de se défendre. S’ensuit un passage dans un autre quartier où notre armement reprend du service : il y a de quoi faire entre pistolet, fusil à pompe, arme automatique et le fameux lance-roquettes, utilisé par l’architecte à la fin du long-métrage contre le boss de la joyeuse bande. Si nous ne sommes pas face aux graphismes les plus beaux sur CPC, ceux-ci restent néanmoins sympathiques, d’autant que fluidité et maniabilité sont également au rendez-vous.  Il y a également ces petits détails cyniques comme ces infirmiers venant évacuer les corps ou encore ces vieilles dames se déplaçant lentement avec la fâcheuse tendance à se positionner dangereusement sous les tirs nourris.

Mais quid du film, me demanderez-vous peut-être ? Ce troisième opus se veut sans doute le plus « tout public ». Paul Kersey, dont le CV est aussi chargé que ses armes, s'est vu forcé à l'exil ; il revient à New York pour rendre visite à un vieil ami. Ce dernier, ayant tenté de résister aux malfrats locaux, est assassiné sous les yeux de Bronson. La police arrive et coffre Kersey pour le meurtre de son pote. En réalité, cette arrestation n'est qu'un prétexte : le chef de la police, incarné par Ed Lauter, a reconnu le justicier et lui propose un marché. L'aider à « nettoyer » les environs s'il veut repartir comme si de rien n'était. La suite est aisément imaginable : le vengeur accepte et une guérilla urbaine s'ensuit. 

Ratatatata !

Je ne vais pas mentir : à l'époque, j'avais apprécié ce film, vu avec ma mère qui affectionnait l'acteur. Étrangement, la scène la plus marquante reste pour moi celle où Paul Kersey quitte les lieux bagages à la main, à la fin du long-métrage, comme si de rien n'était. Cet épisode, réalisé par Michael Winner (déjà aux commandes des deux premiers volets), est sans doute le moins « dérangeant ».

Alors que j'écris ces lignes, un autre souvenir me revient à brûle-pourpoint : le visionnage du second opus avec ma mère. Voyant la tournure prise par le récit, elle m'incita fortement à aller voir ailleurs « si j'y étais ». Je refusai alors catégoriquement... pour regretter amèrement le visionnage de cette scène interminable où l'employée de maison  se fait violemment et sordidement agresser par une bande de voyous ayant pris à partie le justicier quelque temps plus tôt. Comme pour le premier film, ce passage (sans Alain Delon) restera à jamais gravé en mon esprit, tout comme le sort de Carol, la fille de cet homme dont la vie fut jadis paisible.

Et toi, tu es plutôt cpc 464 ou 6128 ?

Alors que je parcours les rues de « The Big Apple », un sentiment de malaise s’empare de moi au souvenir des œuvres citées précédemment, éditées sous l’égide de la Cannon. Bientôt, je ne prends plus plaisir à malmener les ennemis qui se présentent. Il est temps d’éteindre le CPC pour me diriger, comme promis, vers la véranda. Là, tandis que la pluie  semble prendre un malin plaisir à tambouriner de manière véhémente le toit transparent, encore paré de quelques reliques hivernales, le paysage bourbonnais m’offre un apaisement que je ne connaîtrai quasiment plus par la suite. Après toutes ces années, je me souviens néanmoins de ce dimanche après-midi où les notes de Death Wish 3 résonnaient en ma chambre, s’échappant du haut-parleur de mon Amstrad CPC 6128, écho d'une innocence perdue.


mardi 28 avril 2026

Danse macabre

 Il y a là le cliquetis des chariots roulant le long d’allées sans âme, éclairées par des néons dont la lumière crue finit par ternir une lucidité éthérée, déjà effacée par le besoin de consommer. L’hypermarché est vaste, cependant sa taille demeure raisonnablement humaine.

Au loin, la rumeur des caisses, assaillies par des hordes familiales en ce samedi après-midi, déverse sans répit sa complainte "bipale", dirons-nous. Pourtant, dans ce rayon assez large pour laisser deux caddies se croiser, j'ai l'illusion de rêver d'un autre monde, comme le chantait le groupe Téléphone en 1982, tout en flânant parmi les couvertures de la collection Terreur des éditions Pocket. Initiée en 1989 et dirigée par Patrice Duvic jusqu'en 2003, cette dernière verra les auteurs de ces œuvres finir dilués parmi les catalogues d'autres enseignes. 

Retour de vide-grenier...

Nous sommes en 1994 et j’ai tout juste 20 ans. En ce jour saturnien, j’aurais aimé venir plus tôt, mais ce poste occupé au sein d’une petite entreprise familiale sidérurgique ne cesse d’aspirer toute mon énergie. Tel un vampire aux dents d’acier, j’ai la sale impression de porter sa marque : une fragrance pestilentielle mêlant habilement le métal, l’huile de coupe et le savon des vestiaires, utilisé en vain pour tenter de se défaire des viles effluves liés à la profession. Le bâtiment n’est qu’un vaste hangar coiffé d’un toit en tôle et vêtu de béton, dont les portes restent souvent ouvertes aux quatre vents, comme l’aurait dit Subotai dans Conan le Barbare

Ainsi, la saison estivale transforme les lieux en four, avec la complicité des machines numériques poussées à leurs limites. Les mesures de protection sont quasi inexistantes ; il n’est pas rare que des copeaux brûlants, tels les vagues de l’enfer, viennent s'échouer sur ma peau, tandis que mes doigts se prennent d’une sanglante affection pour les filets métalliques extraits de la gueule bruyante de ces maudites ouvrières peintes en jaune, abeilles esclaves sous la main d’opérateurs las. 

 
L’hiver, le patron refusant d'enclencher le chauffage, malgré la fermeture des accès, le froid prend un malin plaisir à exacerber, dès 5 h du matin, son nauséabond parfum d’huile et de métal refroidi. C’était sans compter sur le bruit qui, outre le fait d’affliger mes tympans, semble traverser mon corps tout entier ; c’est sans doute en cet instant précis que mon esprit choisi de vagabonder. Si les jeux vidéo occupent depuis peu à nouveau mes pensées, avec la Mega Drive de Sega puis la PlayStation de Sony, la lecture, don précieux légué par ma mère qui fut une grande lectrice, demeure l’agent de voyage de toutes mes destinations.  
 

Bien que la fatigue, une fois la journée achevée, fasse de moi sa prostituée, me prenant au gré de ses envies, quelques pages du livre en cours viendront teindre rêves et cauchemars d’une nuit décidément trop courte. Me voici donc, niché au cœur de cette grande surface, à tenter difficilement de porter mon dévolu sur une nouvelle aventure proposée par un auteur ou une autrice jusqu’alors inconnu(e).

J’aimerais vous dire, idéalement, que le libraire du coin était ma première source d’approvisionnement, mais ce n’est malheureusement pas le cas. L’équipe antipathique alors en place dans cette enseigne dont je tairai le nom nourrissait en moi une envie de violence bien plus que verbale. Aussi, je préférais me rabattre sur ce rayon d’hypermarché, dynamiquement tenu au passage, qui me permettait d’assouvir ma soif de découverte. Après moult efforts pour exhumer certains souvenirs de cette mémoire parfois, voire souvent, défaillante, je peux affirmer que Maison hantée de Shirley Jackson fut mon tout premier « Pocket Terreur » acquis en ces lieux. 

Shirley Jackson

Je fus tout d’abord attiré par l’esthétique de ces livres aux atours teintés d’une écriture rouge sur fond noir, illustrés par divers artistes. Le bandeau, qui disparaîtra au fil des rééditions bien plus tard, accentuait la quatrième de couverture et m’aidait parfois à franchir le pas. Ainsi, cette ligne éditoriale m’a permis de découvrir nombre d’auteurs et d’autrices à côté desquels je serais sans doute passé. J'évoquais précédemment Shirley Jackson, à laquelle j’ai dédié un article. Ce premier choix porté sur cette autrice était en partie dû aux réminiscences de La Maison du diable réalisé par Robert Wise en 1963, un livre ayant terrorisé l’enfant que j’étais par les événements qu’il suggérait. Le reste ne fut qu’un enchaînement logique : la découverte des fers de lance de la collection, tels que Graham Masterton, James Herbert ou Stephen King, mais aussi d’écrivains moins célèbres comme John Pritchard avec Les Sœurs de la nuit, ou encore Graham Joyce et son L’Intercepteur de cauchemars (mettant en scène Quenotte). Bien entendu, tout ne fut pas qu’épouvante ; certains de ces romans étaient franchement mauvais, tout comme leurs illustrations de couverture, parfois peu inspirées.  

Des années se sont écoulées depuis ces lectures qui m’ont accompagné au sein de moments difficiles, où les frontières spectrales et cauchemardesques, esquissant cette ligne sourde du monde tangible, sont venues s’immiscer en certains instants de mon existence. Conservant un vif souvenir nostalgique de cette collection, je suis heureux d’avoir croisé à nouveau son chemin lors de rencontres fortuites dans les allées improvisées de divers vide-greniers. Ainsi, au fil de mes pérégrinations, j’ai réussi à retrouver quelques-unes de ces œuvres ayant charmé autant que terrifié mes pensées. 

Cet article, écrit en écoutant « Danse macabre » de Camille Saint-Saëns, est dédié à Lycia et Quenotte.

 

dimanche 12 avril 2026

Le xénomorphe codé

  1984. Canal+ est entré dans notre foyer, un événement déjà évoqué à plusieurs reprises au fil de mes articles. Le décodeur à touches a aisément trouvé sa place aux côtés du lourd magnétoscope et de l’imposante télévision cathodique de marque Grundig, dont la télécommande semble tout droit échappée du pupitre de l’Enterprise. Les bandes-annonces, promettant monts et merveilles – comme la diffusion du dessin animé consacré à Mister T. ou du Sherlock Holmes de Miyazaki aux prémices de la chaîne –, ont plus que capté mon attention.

Un logo, mille souvenirs

Bientôt, c’est tout un monde cinématographique qui s’ouvre à moi. Ainsi, à l’âge de 10 ans, la violence de Délivrance, réalisé par John Boorman en 1972, celle de Vigilante, ou encore la soif de vengeance de Paul Kersey sous les traits de Charles Bronson, me marqueront sans doute à jamais. Heureusement, je peux compter sur Jackie Chan pour esquisser quelques sourires sur ce pâle visage d’enfant, adolescent en devenir, fasciné par ce déluge de plans mettant le plus souvent en scène des acteurs légendaires.

Au détour du programme envoyé chaque mois par la chaîne cryptée, un long-métrage attire mon attention : Alien de Ridley Scott, sorti en 1979. J’ai cinq ans lors de sa diffusion télévisée ; alors qu’un organisme implacable décime l’équipage du Nostromo dans les salles obscures, le Téléscore de SEB, ma toute première console, anime encore la télévision en noir et blanc. La bande-annonce, aperçue au détour d’un spot publicitaire, ne m’annonce rien de bon avec ses hurlements, heureusement sans loup-garou pour le moment. Pourtant, la répulsion cède bientôt place à la curiosité et me voici devant ce film se déroulant dans l’espace profond.

Bien loin des codes classiques, le Nostromo, ce vaisseau-cargo transportant divers minerais à destination de la Terre, me révèle que l’espace, c'est crade, et que les conditions de travail infligées aux employés semblent similaires à celles sur Terre. Il y a tout d’abord l’hyper-sommeil, ces sombres histoires de primes inégales entre les membres de la compagnie Weyland-Yutani, mais c’était sans compter ces petites lignes perdues au milieu des contrats : elles transforment, sans discussion possible, les membres de l’équipage en secouristes ou explorateurs dès qu’un signal de détresse se manifeste. 

Ainsi, le capitaine Dallas, le lieutenant Ellen Ripley, les ingénieurs Parker et Brett, l’officier scientifique Ash, la navigatrice Lambert, l’officier en second Kane ainsi que le chat Jones sont tirés de leur sommeil profond à l’approche d’une planète répertoriée sous le nom LV-426, qui émet l’un de ces signaux… en apparence, tout du moins. La suite, si vous avez vu le film, vous la connaissez. À l’issue de ces deux heures éprouvantes, un sentiment d’admiration pour Ellen Ripley m’étreint, tandis que mes mains semblent incapables de quitter mon plexus. Je viens de faire la connaissance du Xénomorphe, mais aussi d’une grande dame du cinéma. 

J’avoue ne plus avoir aucun souvenir de la date précise à laquelle j’ai vu ses suites, notamment Aliens de James Cameron, sorti en 1986. Je n’ai malheureusement visionné aucun volet de la saga au cinéma, seulement sur le petit écran, ce qui fait de moi un « cinéphile télévisuel », comme j’aime à le dire, pour peu que ce terme ait une quelconque importance aux yeux d’élitistes idiots. Curieusement, je me souviens particulièrement de l’arrivée imminente du troisième opus en 1992 : juste avant de partir pour le service militaire, j’avais acheté mon dernier numéro de Mad Movies, me semble-t-il (à moins que ce ne fût un autre magazine du genre). Après ce troisième volet, la saga s’est arrêtée pour moi. 

J’aimerais pouvoir vous dire avoir connu les trois jeux sortis sur Amstrad CPC, mais tel n’est pas le cas. À vrai dire, je n’ai découvert que récemment l’adaptation du premier volet sur ma machine de cœur, publiée par Amsoft en 1985. Dans ce titre, nous devons traquer le Xénomorphe pour l’éliminer, le tout sur fond de stratégie. Comment aurais-je réagi face à ce jeu à l’époque ? Je l’ignore ; peut-être ma curiosité l’aurait-elle plébiscité, mais j’avoue rêver encore d’une conversion par Ocean reprenant les scènes principales de l’œuvre signée Ridley Scott, à la manière de RoboCop, Batman: The Movie ou encore Les Incorruptibles. Si le logiciel vous intéresse mais que l’hermétisme de son fonctionnement vous pose problème, une excellente solution proposée par Orko Ready est disponible sur la fiche du jeu dans CPC Power.

Indice : Ceci n'est pas un œuf de Pâques

Il en ira de même pour Aliens (UK), édité par Activision en 1986, qui reprend l’action principale du long-métrage de James Cameron se déroulant dans le complexe établi par les colons venus s’installer sur LV-426… quelle bonne idée ! Là aussi, bien qu’ayant repéré le jeu au fil des pages d’Amstrad Cent Pour Cent, le soft n’échouera jamais dans les limbes magnétiques de mon CPC 464. Pour l’avoir découvert dans un élan nostalgique, des années après, la première chose qui m’ait marqué est la musique, surtout celle jouée en cours de partie. Nous y incarnons donc Ripley, ainsi qu’une partie des Marines, sans oublier l’infâme sbire de la Compagnie, Burke ; notre but étant de reprendre la base aux Xénomorphes. Le jeu est difficile, les munitions sont limitées et la gestion de l’escouade, afin que tous ses membres restent en vie, s’avère délicate. 

Sur fond de scrolling horizontal, la maniabilité s’avère quelque peu rigide, d’autant qu’un tir manqué sur l’une des créatures est souvent synonyme de mort immédiate. Pourtant, l’esprit du film se veut bien respecté, notamment grâce au système de caméra et au son caractéristique du détecteur de mouvement (enfin plus où moins). Je ne suis jamais parvenu à finir le jeu, qui a d’ailleurs bénéficié d’un remake intitulé LV-426, offrant une maniabilité retravaillée et quelques éléments de repérage bienvenus. Malgré cela, je n’ai pas non plus réussi à aller bien loin dans cette version. Il n’en reste pas moins que sa fidélité envers son aîné est à souligner.  

Une seconde version d’Aliens (US) est également sortie un an plus tard, proposant une approche différente, plus fidèle au déroulement du film : on y assiste notamment au briefing des Marines sur le Sulaco.  Cette mouture reprend les grandes scènes du long-métrage, en particulier l’affrontement final contre la Reine Alien, entrecoupées de mini-jeux tels que l’identification du nom de chaque équipement, etc. Je n’ai d’ailleurs pas réussi à passer le premier niveau, qui consiste au largage de notre module sur la planète des Xénomorphes. Après avoir visionné plusieurs vidéos de gameplay (notamment sur la chaîne Amstrad Maniaque), je trouve les graphismes particulièrement laids et préfère de loin la version UK. Cette dernière offre finalement un parcours en demi-teinte à la poursuite de l’organisme parfait, du moins aux yeux de l’officier scientifique Ash. 

Mais je dois vous laisser, car cet enfant que j'étais résidant toujours quelque part au cœur des années 80 vient tout juste de recevoir le nouveau code mensuel destiné au décodeur. Il a intérêt à le saisir, mais aussi à conserver les précédents si il souhaite revoir les films enregistrés précédemment sur la chaîne cryptée via son magnétoscope… faisant peut-être de ce système un lointain précurseur des DRM. 

samedi 21 mars 2026

Jour sombre à Sunnydale

Les jours passent et se ressemblent sombrement parfois. Il interprétait Alexander dans la série Buffy contre les vampires (1998), une série que j’appréciais regarder sur ma télévision 26 cm de marque Kaïsui à l’époque. Avec son générique énervé, l’interprétation de Sarah Michelle Gellar, le trouble hypnotisant qu’avait Drusilla (interprétée par Juliet Landau) sur mon être, la série me rappelait mon adolescence effacée par la vie adulte.

Nicholas Brendon 1971 - 2026

 Et puis il y avait le personnage de Alexander joué par Nicholas Brendon, gaffeur invétéré du groupe mais pote sur qui l’on pouvait compter à chaque instant, nous ayant quittés ce 20 mars 2026, même jour que Chuck Norris, à seulement 54 ans. Il en va de même pour chacun d’entre nous mais alors que j’approche également de cet âge, impossible de ne pas penser au flot ininterrompu de ce temps implacable.

vendredi 20 mars 2026

Porté disparu

 Je ne vais pas mentir. Lorsque j’étais gosse j’adorais les films de Chuck Norris, souvent vus à la télévision bien sûr mais également au détour d’une cassette VHS offerte dans le cadre de  l’abonnement du Club Dial, sans oublier celles louées par le paternel auprès du vidéoclub local.

J’ai grandi, ses films m’ont nettement moins attiré et j’ai peut-être regardé un ou deux épisodes de « Walker Texas Ranger » sans jamais y porter grande attention. Depuis, je ne nie pas avoir souri aux nombreuses blagues liées à son statut underground d’homme invincible, notamment celle-ci (approximativement) : «  Et Dieu dit, que la lumière soit. Chuck Norris répondit : on dit s’il-vous plaît ».

Mon souvenir cinéma le plus marquant avec cet acteur et artiste martial restera sans doute son affrontement avec Bruce Lee dans « La fureur du dragon ». Reposez en paix Chuck Norris.

Chuck Norris 1940 - 2026

samedi 28 février 2026

L'ombre de la bibliothèque

 Nous sommes aux alentours de 1994‑1995. L’Auvergne est à présent derrière moi, et avec elle l’Amstrad CPC. Les relents industriels de cette ville où mes parents et moi avons migré me font amèrement regretter champs et chemins. La lumière crue de l’éclairage public en vient presque à masquer la beauté de Séléné, qui d’habitude réchauffe mon âme de ses mains éthérées et blafardes, tout comme le soleil réchauffe mes os le jour, lorsque ce dernier daigne se montrer. 

Il n’est désormais plus temps de s’intéresser aux jeux vidéo - c’est tout du moins ce qu’entonne, ou plutôt rabâche sans arrêt, la voix paternelle, après avoir vendu au rabais (pour une poignée de dollars, aurait peut‑être souligné Clint Eastwood) l’intégralité de mes souvenirs d’enfance, plastiques comme pierre. Heureusement, dans l’attente de faire main basse sur la Megadrive de Sega, l’art vient me soutenir, et sa petite voix m’indique que la lecture, cette vieille amie m’ayant déjà apporté son soutien lors de mon service militaire, sera une fois de plus source de bien‑être.

Dans la famille, mots couchés sur le papier ou croisés ont une alliée de taille : ma mère. La figure maternelle a repéré très tôt ce qui lui faisait défaut à notre arrivée : une bibliothèque fournie. Cette dernière se niche au cœur d’un château non loin du centre‑ville et, en ce samedi lourdement illustré par une grisaille aux nuages patibulaires, j’ai le loisir de l’accompagner. Indéniablement, l’édifice détient un charme.
Une fois ma voiture garée avec difficulté — les places de parking aux abords des quais se faisant rares en ce jour saturnien — nous entrons dans la bâtisse, qui laisse sur mon être une certaine empreinte. La fragrance de son parquet ancien viendra également chercher une place mémorielle au creux de mon odorat. C’est à l’accueil que cela se complique : deux figures peu amènes nous toisent avec circonspection. La colère schizophrène de l’ancien loup‑garou niché en moi (quelque part, dans le roman de Shirley Jackson, Mary Katherine Blackwood approuve) préfère laisser l’avenante figure maternelle s’occuper de ce détail, me permettant ainsi embrasser les rayons dédiés au genre fantastique. 

Les étagères, à l’aspect moderne, détonnent un peu avec le reste du bâtiment ; cependant, un petit salon agencé avec goût non loin de là, et agrémenté d’un tapis, adoucit quelque peu cette fausse note. Une pièce à l’imposante porte laissée entrouverte, interdite au public, fait état d’une réserve d’ouvrages reposant sous la morne lumière d’une fenêtre aveugle, sans doute dans l’attente d’être aptes à rejoindre les diverses sections. Une fois les inscriptions terminées, ma mère se retrouve bien vite absorbée par son genre de prédilection : le thriller. Quant à moi, j’ai déjà trouvé mon bonheur avec l’adaptation littéraire du film de Ridley Scott, Alien, mais aussi avec l’œuvre de Joseph Sheridan Le Fanu, Carmilla, ici dans la collection « Présence du fantastique » de l’éditeur Denoël. 

 Il s’agit en réalité d’une nouvelle, dont voici la quatrième de couverture : « Il était une fois une jeune fille qui s’ennuyait un peu en compagnie de son père dans un château de Styrie. Jusqu’à l’arrivée accidentelle de Carmilla, pour qui Laura éprouve aussitôt une amitié trouble, faite d’attirance sensuelle et du sentiment qu’il existe entre elles des liens mystérieux. Mais qui est Carmilla ? Comment se fait‑il qu’elle ressemble étrangement à la jeune femme qui hantait jadis les cauchemars de Laura ? Et qu’à mesure que celle‑ci dépérit, le teint de Carmilla prenne “un velouté et un éclat particuliers” ? »

En cet instant, je ne connais rien de l’auteur irlandais (1814‑1873), mais très vite, lors des premières pages, je me vois absorbé par son élégance et sa poésie, ici traduites par Alain Dorémieux. Le récit est court donc, suivi de trois nouvelles que je suis en train de relire actuellement, mais il marquera à jamais mon esprit. Des années plus tard, au détour d’un vide‑grenier, mon regard croisera celui de la jeune comtesse de Karnstein, originaire de Styrie. Ainsi, pour une somme modique, nous voici à nouveau réunis, sous la coupe d' une nouvelle traduction effectuée par Jacques Papy, ayant déjà œuvré sur les écrits du maître de Providence, H. P. Lovecraft.

 Depuis, le livre de Joseph Sheridan Le Fanu a connu bien des éditions, y compris sous forme de bande dessinée, avec les illustrations de Pascal Croci, dont j’ai beaucoup apprécié le dessin. Et puis, poussé par la nostalgie de ces instants passés à fouler le sol de cette bibliothèque avec ma mère, j’ai également pu remettre la main sur l’édition m’ayant fait connaître cet élégant roman gothique, laissant ainsi Carmilla venir esquisser un portrait sanguin d’une partie de mes souvenirs.