mardi 28 avril 2026

Danse macabre

 Il y a là le cliquetis des chariots roulant le long d’allées sans âme, éclairées par des néons dont la lumière crue finit par ternir une lucidité éthérée, déjà effacée par le besoin de consommer. L’hypermarché est vaste, cependant sa taille demeure raisonnablement humaine.

Au loin, la rumeur des caisses, assaillies par des hordes familiales en ce samedi après-midi, déverse sans répit sa complainte "bipale", dirons-nous. Pourtant, dans ce rayon assez large pour laisser deux caddies se croiser, j'ai l'illusion de rêver d'un autre monde, comme le chantait le groupe Téléphone en 1982, tout en flânant parmi les couvertures de la collection Terreur des éditions Pocket. Initiée en 1989 et dirigée par Patrice Duvic jusqu'en 2003, cette dernière verra les auteurs de ces œuvres finir dilués parmi les catalogues d'autres enseignes. 

Retour de vide-grenier...

Nous sommes en 1994 et j’ai tout juste 20 ans. En ce jour saturnien, j’aurais aimé venir plus tôt, mais ce poste occupé au sein d’une petite entreprise familiale sidérurgique ne cesse d’aspirer toute mon énergie. Tel un vampire aux dents d’acier, j’ai la sale impression de porter sa marque : une fragrance pestilentielle mêlant habilement le métal, l’huile de coupe et le savon des vestiaires, utilisé en vain pour tenter de se défaire des viles effluves liés à la profession. Le bâtiment n’est qu’un vaste hangar coiffé d’un toit en tôle et vêtu de béton, dont les portes restent souvent ouvertes aux quatre vents, comme l’aurait dit Subotai dans Conan le Barbare. 

Ainsi, la saison estivale transforme les lieux en four, avec la complicité des machines numériques poussées à leurs limites. Les mesures de protection sont quasi inexistantes ; il n’est pas rare que des copeaux brûlants, tels les vagues de l’enfer, viennent s'échouer sur ma peau, tandis que mes doigts se prennent d’une sanglante affection pour les filets métalliques extraits de la gueule bruyante de ces maudites ouvrières peintes en jaune, abeilles esclaves sous la main d’opérateurs las. 

 
L’hiver, le patron refusant d'enclencher le chauffage, malgré la fermeture des accès, le froid prend un malin plaisir à exacerber, dès 5 h du matin, son nauséabond parfum d’huile et de métal refroidi. C’était sans compter sur le bruit qui, outre le fait d’affliger mes tympans, semble traverser mon corps tout entier ; c’est sans doute en cet instant précis que mon esprit choisi de vagabonder. Si les jeux vidéo occupent depuis peu à nouveau mes pensées, avec la Mega Drive de Sega puis la PlayStation de Sony, la lecture, don précieux légué par ma mère qui fut une grande lectrice, demeure l’agent de voyage de toutes mes destinations.  
 

Bien que la fatigue, une fois la journée achevée, fasse de moi sa prostituée, me prenant au gré de ses envies, quelques pages du livre en cours viendront teindre rêves et cauchemars d’une nuit décidément trop courte. Me voici donc, niché au cœur de cette grande surface, à tenter difficilement de porter mon dévolu sur une nouvelle aventure proposée par un auteur ou une autrice jusqu’alors inconnu(e).

J’aimerais vous dire, idéalement, que le libraire du coin était ma première source d’approvisionnement, mais ce n’est malheureusement pas le cas. L’équipe antipathique alors en place dans cette enseigne dont je tairai le nom nourrissait en moi une envie de violence bien plus que verbale. Aussi, je préférais me rabattre sur ce rayon d’hypermarché, dynamiquement tenu au passage, qui me permettait d’assouvir ma soif de découverte. Après moult efforts pour exhumer certains souvenirs de cette mémoire parfois, voire souvent, défaillante, je peux affirmer que Maison hantée de Shirley Jackson fut mon tout premier « Pocket Terreur » acquis en ces lieux. 

Shirley Jackson

Je fus tout d’abord attiré par l’esthétique de ces livres aux atours teintés d’une écriture rouge sur fond noir, illustrés par divers artistes. Le bandeau, qui disparaîtra au fil des rééditions bien plus tard, accentuait la quatrième de couverture et m’aidait parfois à franchir le pas. Ainsi, cette ligne éditoriale m’a permis de découvrir nombre d’auteurs et d’autrices à côté desquels je serais sans doute passé. J'évoquais précédemment Shirley Jackson, à laquelle j’ai dédié un article. Ce premier choix porté sur cette autrice était en partie dû aux réminiscences de La Maison du diable réalisé par Robert Wise en 1963, un livre ayant terrorisé l’enfant que j’étais par les événements qu’il suggérait. Le reste ne fut qu’un enchaînement logique : la découverte des fers de lance de la collection, tels que Graham Masterton, James Herbert ou Stephen King, mais aussi d’écrivains moins célèbres comme John Pritchard avec Les Sœurs de la nuit, ou encore Graham Joyce et son L’Intercepteur de cauchemars (mettant en scène Quenotte). Bien entendu, tout ne fut pas qu’épouvante ; certains de ces romans étaient franchement mauvais, tout comme leurs illustrations de couverture, parfois peu inspirées.  

Des années se sont écoulées depuis ces lectures qui m’ont accompagné au sein de moments difficiles, où les frontières spectrales et cauchemardesques, esquissant cette ligne sourde du monde tangible, sont venues s’immiscer en certains instants de mon existence. Conservant un vif souvenir nostalgique de cette collection, je suis heureux d’avoir croisé à nouveau son chemin lors de rencontres fortuites dans les allées improvisées de divers vide-greniers. Ainsi, au fil de mes pérégrinations, j’ai réussi à retrouver quelques-unes de ces œuvres ayant charmé autant que terrifié mes pensées. 

Cet article, écrit en écoutant « Danse macabre » de Camille Saint-Saëns, est dédié à Lycia et Quenotte.

 

dimanche 12 avril 2026

Le xénomorphe codé

  1984. Canal+ est entré dans notre foyer, un événement déjà évoqué à plusieurs reprises au fil de mes articles. Le décodeur à touches a aisément trouvé sa place aux côtés du lourd magnétoscope et de l’imposante télévision cathodique de marque Grundig, dont la télécommande semble tout droit échappée du pupitre de l’Enterprise. Les bandes-annonces, promettant monts et merveilles – comme la diffusion du dessin animé consacré à Mister T. ou du Sherlock Holmes de Miyazaki aux prémices de la chaîne –, ont plus que capté mon attention.

Un logo, mille souvenirs

Bientôt, c’est tout un monde cinématographique qui s’ouvre à moi. Ainsi, à l’âge de 10 ans, la violence de Délivrance, réalisé par John Boorman en 1972, celle de Vigilante, ou encore la soif de vengeance de Paul Kersey sous les traits de Charles Bronson, me marqueront sans doute à jamais. Heureusement, je peux compter sur Jackie Chan pour esquisser quelques sourires sur ce pâle visage d’enfant, adolescent en devenir, fasciné par ce déluge de plans mettant le plus souvent en scène des acteurs légendaires.

Au détour du programme envoyé chaque mois par la chaîne cryptée, un long-métrage attire mon attention : Alien de Ridley Scott, sorti en 1979. J’ai cinq ans lors de sa diffusion télévisée ; alors qu’un organisme implacable décime l’équipage du Nostromo dans les salles obscures, le Téléscore de SEB, ma toute première console, anime encore la télévision en noir et blanc. La bande-annonce, aperçue au détour d’un spot publicitaire, ne m’annonce rien de bon avec ses hurlements, heureusement sans loup-garou pour le moment. Pourtant, la répulsion cède bientôt place à la curiosité et me voici devant ce film se déroulant dans l’espace profond.

Bien loin des codes classiques, le Nostromo, ce vaisseau-cargo transportant divers minerais à destination de la Terre, me révèle que l’espace, c'est crade, et que les conditions de travail infligées aux employés semblent similaires à celles sur Terre. Il y a tout d’abord l’hyper-sommeil, ces sombres histoires de primes inégales entre les membres de la compagnie Weyland-Yutani, mais c’était sans compter ces petites lignes perdues au milieu des contrats : elles transforment, sans discussion possible, les membres de l’équipage en secouristes ou explorateurs dès qu’un signal de détresse se manifeste. 

Ainsi, le capitaine Dallas, le lieutenant Ellen Ripley, les ingénieurs Parker et Brett, l’officier scientifique Ash, la navigatrice Lambert, l’officier en second Kane ainsi que le chat Jones sont tirés de leur sommeil profond à l’approche d’une planète répertoriée sous le nom LV-426, qui émet l’un de ces signaux… en apparence, tout du moins. La suite, si vous avez vu le film, vous la connaissez. À l’issue de ces deux heures éprouvantes, un sentiment d’admiration pour Ellen Ripley m’étreint, tandis que mes mains semblent incapables de quitter mon plexus. Je viens de faire la connaissance du Xénomorphe, mais aussi d’une grande dame du cinéma. 

J’avoue ne plus avoir aucun souvenir de la date précise à laquelle j’ai vu ses suites, notamment Aliens de James Cameron, sorti en 1986. Je n’ai malheureusement visionné aucun volet de la saga au cinéma, seulement sur le petit écran, ce qui fait de moi un « cinéphile télévisuel », comme j’aime à le dire, pour peu que ce terme ait une quelconque importance aux yeux d’élitistes idiots. Curieusement, je me souviens particulièrement de l’arrivée imminente du troisième opus en 1992 : juste avant de partir pour le service militaire, j’avais acheté mon dernier numéro de Mad Movies, me semble-t-il (à moins que ce ne fût un autre magazine du genre). Après ce troisième volet, la saga s’est arrêtée pour moi. 

J’aimerais pouvoir vous dire avoir connu les trois jeux sortis sur Amstrad CPC, mais tel n’est pas le cas. À vrai dire, je n’ai découvert que récemment l’adaptation du premier volet sur ma machine de cœur, publiée par Amsoft en 1985. Dans ce titre, nous devons traquer le Xénomorphe pour l’éliminer, le tout sur fond de stratégie. Comment aurais-je réagi face à ce jeu à l’époque ? Je l’ignore ; peut-être ma curiosité l’aurait-elle plébiscité, mais j’avoue rêver encore d’une conversion par Ocean reprenant les scènes principales de l’œuvre signée Ridley Scott, à la manière de RoboCop, Batman: The Movie ou encore Les Incorruptibles. Si le logiciel vous intéresse mais que l’hermétisme de son fonctionnement vous pose problème, une excellente solution proposée par Orko Ready est disponible sur la fiche du jeu dans CPC Power.

Indice : Ceci n'est pas un œuf de Pâques

Il en ira de même pour Aliens (UK), édité par Activision en 1986, qui reprend l’action principale du long-métrage de James Cameron se déroulant dans le complexe établi par les colons venus s’installer sur LV-426… quelle bonne idée ! Là aussi, bien qu’ayant repéré le jeu au fil des pages d’Amstrad Cent Pour Cent, le soft n’échouera jamais dans les limbes magnétiques de mon CPC 464. Pour l’avoir découvert dans un élan nostalgique, des années après, la première chose qui m’ait marqué est la musique, surtout celle jouée en cours de partie. Nous y incarnons donc Ripley, ainsi qu’une partie des Marines, sans oublier l’infâme sbire de la Compagnie, Burke ; notre but étant de reprendre la base aux Xénomorphes. Le jeu est difficile, les munitions sont limitées et la gestion de l’escouade, afin que tous ses membres restent en vie, s’avère délicate. 

Sur fond de scrolling horizontal, la maniabilité s’avère quelque peu rigide, d’autant qu’un tir manqué sur l’une des créatures est souvent synonyme de mort immédiate. Pourtant, l’esprit du film se veut bien respecté, notamment grâce au système de caméra et au son caractéristique du détecteur de mouvement (enfin plus où moins). Je ne suis jamais parvenu à finir le jeu, qui a d’ailleurs bénéficié d’un remake intitulé LV-426, offrant une maniabilité retravaillée et quelques éléments de repérage bienvenus. Malgré cela, je n’ai pas non plus réussi à aller bien loin dans cette version. Il n’en reste pas moins que sa fidélité envers son aîné est à souligner.  

Une seconde version d’Aliens (US) est également sortie un an plus tard, proposant une approche différente, plus fidèle au déroulement du film : on y assiste notamment au briefing des Marines sur le Sulaco.  Cette mouture reprend les grandes scènes du long-métrage, en particulier l’affrontement final contre la Reine Alien, entrecoupées de mini-jeux tels que l’identification du nom de chaque équipement, etc. Je n’ai d’ailleurs pas réussi à passer le premier niveau, qui consiste au largage de notre module sur la planète des Xénomorphes. Après avoir visionné plusieurs vidéos de gameplay (notamment sur la chaîne Amstrad Maniaque), je trouve les graphismes particulièrement laids et préfère de loin la version UK. Cette dernière offre finalement un parcours en demi-teinte à la poursuite de l’organisme parfait, du moins aux yeux de l’officier scientifique Ash. 

Mais je dois vous laisser, car cet enfant que j'étais résidant toujours quelque part au cœur des années 80 vient tout juste de recevoir le nouveau code mensuel destiné au décodeur. Il a intérêt à le saisir, mais aussi à conserver les précédents si il souhaite revoir les films enregistrés précédemment sur la chaîne cryptée via son magnétoscope… faisant peut-être de ce système un lointain précurseur des DRM.