Il y a là le cliquetis des chariots roulant le long d’allées sans âme, éclairées par des néons dont la lumière crue finit par ternir une lucidité éthérée, déjà effacée par le besoin de consommer. L’hypermarché est vaste, cependant sa taille demeure raisonnablement humaine.
Au loin, la rumeur des caisses, assaillies par des hordes familiales en ce samedi après-midi, déverse sans répit sa complainte "bipale", dirons-nous. Pourtant, dans ce rayon assez large pour laisser deux caddies se croiser, j'ai l'illusion de rêver d'un autre monde, comme le chantait le groupe Téléphone en 1982, tout en flânant parmi les couvertures de la collection Terreur des éditions Pocket. Initiée en 1989 et dirigée par Patrice Duvic jusqu'en 2003, cette dernière verra les auteurs de ces œuvres finir dilués parmi les catalogues d'autres enseignes.
![]() |
| Retour de vide-grenier... |
Nous sommes en 1994 et j’ai tout juste 20 ans. En ce jour saturnien, j’aurais aimé venir plus tôt, mais ce poste occupé au sein d’une petite entreprise familiale sidérurgique ne cesse d’aspirer toute mon énergie. Tel un vampire aux dents d’acier, j’ai la sale impression de porter sa marque : une fragrance pestilentielle mêlant habilement le métal, l’huile de coupe et le savon des vestiaires, utilisé en vain pour tenter de se défaire des viles effluves liés à la profession. Le bâtiment n’est qu’un vaste hangar coiffé d’un toit en tôle et vêtu de béton, dont les portes restent souvent ouvertes aux quatre vents, comme l’aurait dit Subotai dans Conan le Barbare.
Ainsi, la saison estivale transforme les lieux en four, avec la complicité des machines numériques poussées à leurs limites. Les mesures de protection sont quasi inexistantes ; il n’est pas rare que des copeaux brûlants, tels les vagues de l’enfer, viennent s'échouer sur ma peau, tandis que mes doigts se prennent d’une sanglante affection pour les filets métalliques extraits de la gueule bruyante de ces maudites ouvrières peintes en jaune, abeilles esclaves sous la main d’opérateurs las.
Bien que la fatigue, une fois la journée achevée, fasse de moi sa prostituée, me prenant au gré de ses envies, quelques pages du livre en cours viendront teindre rêves et cauchemars d’une nuit décidément trop courte. Me voici donc, niché au cœur de cette grande surface, à tenter difficilement de porter mon dévolu sur une nouvelle aventure proposée par un auteur ou une autrice jusqu’alors inconnu(e).
J’aimerais vous dire, idéalement, que le libraire du coin était ma première source d’approvisionnement, mais ce n’est malheureusement pas le cas. L’équipe antipathique alors en place dans cette enseigne dont je tairai le nom nourrissait en moi une envie de violence bien plus que verbale. Aussi, je préférais me rabattre sur ce rayon d’hypermarché, dynamiquement tenu au passage, qui me permettait d’assouvir ma soif de découverte. Après moult efforts pour exhumer certains souvenirs de cette mémoire parfois, voire souvent, défaillante, je peux affirmer que Maison hantée de Shirley Jackson fut mon tout premier « Pocket Terreur » acquis en ces lieux.
![]() |
| Shirley Jackson |
Je fus tout d’abord attiré par l’esthétique de ces livres aux atours teintés d’une écriture rouge sur fond noir, illustrés par divers artistes. Le bandeau, qui disparaîtra au fil des rééditions bien plus tard, accentuait la quatrième de couverture et m’aidait parfois à franchir le pas. Ainsi, cette ligne éditoriale m’a permis de découvrir nombre d’auteurs et d’autrices à côté desquels je serais sans doute passé. J'évoquais précédemment Shirley Jackson, à laquelle j’ai dédié un article. Ce premier choix porté sur cette autrice était en partie dû aux réminiscences de La Maison du diable réalisé par Robert Wise en 1963, un livre ayant terrorisé l’enfant que j’étais par les événements qu’il suggérait. Le reste ne fut qu’un enchaînement logique : la découverte des fers de lance de la collection, tels que Graham Masterton, James Herbert ou Stephen King, mais aussi d’écrivains moins célèbres comme John Pritchard avec Les Sœurs de la nuit, ou encore Graham Joyce et son L’Intercepteur de cauchemars (mettant en scène Quenotte). Bien entendu, tout ne fut pas qu’épouvante ; certains de ces romans étaient franchement mauvais, tout comme leurs illustrations de couverture, parfois peu inspirées.
Des années se sont écoulées depuis ces lectures qui m’ont accompagné dans certains moments difficiles, où les frontières spectrales et cauchemardesques, esquissant cette ligne sourde du monde tangible, sont venues s’immiscer en certains instants de mon existence. Conservant un vif souvenir nostalgique de cette collection, je suis heureux d’avoir croisé à nouveau son chemin lors de rencontres fortuites dans les allées improvisées de divers vide-greniers. Ainsi, au fil de mes pérégrinations, j’ai réussi à retrouver quelques-unes de ces œuvres ayant charmé autant que terrifié mes pensées.
Cet article, écrit en écoutant « Danse macabre » de Camille Saint-Saëns, est dédié à Lycia et Quenotte.
.jpg)

.jpg)
.jpg)

.jpg)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire