Nous sommes au tout début des années 80. Dans le vaste champ jouxtant la demeure familiale, le soleil matinal m’incite à sortir. La journée s’annonce caniculaire ; je profite donc des environs avant qu’ils ne soient entièrement embrasés par Hélios. Intérieurement, le rendez-vous est pris : destination le dernier arbre chétif de cette rangée qui scinde l’étendue herbeuse.
La cité se dresse, majestueuse. Sa périphérie est grouillante d’imposantes fourmis rousses dont l’activité frénétique ne s’interrompt brièvement que pour jauger la menace que constitue l’ombre frêle du garçon s’étendant sur la fourmilière. Rien ne semble les effrayer : ouvrières et soldates reprennent aussitôt leur labeur. Je les observe, partagé entre curiosité et effroi face à un tel dévouement. L’édifice m’impressionne, véritable tour de Babel où tous les individus parlent pourtant le même langage, transmis par divers vecteurs, notamment les antennes. Il n’est pas rare que je passe de longs instants à contempler ce ballet incessant, les yeux écarquillés lorsqu’un insecte transporte une brindille dont le poids équivaut, pour moi, à celui d’un tronc d’arbre !
Des années plus tard, me voici aux environs de 2022, bien qu’il m’arrive d’en douter. Le paradoxe est saisissant : je me remémore avec une précision chirurgicale le jour où j’ai emprunté le chemin de la micro-informatique familiale grâce à mon Amstrad CPC 464, en 1987, tandis que les événements de l’année en cours me semblent déjà flous. Alors que je sors de chez moi, une agitation inhabituelle captive mon regard vers le minuscule terrain accolé à la maison. Seraient-ce des fourmis en vol ? L’impression est troublante, elles sont légion.
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| Ce film m'a effrayé étant enfant |
En réalité, sans le savoir, j’assiste à l’envol nuptial des princesses, ces reines en devenir. Certaines parviendront peut-être à fonder une nouvelle cité dans les environs, mais lesquelles ? Impossible de les dénombrer. Sur l’ensemble de cet essaimage, seule une infime minorité réussira à établir une colonie pérenne. La plupart finiront dans le bec d’oiseaux ou sous la langue de batraciens, d’autres mourront d’épuisement ; autant de facteurs environnementaux hostiles qui déciment la cohorte.
L’instant fut fugace, mais cette éphémère vision reste à jamais gravée en ma mémoire. Elle me révèle surtout la présence insoupçonnée d’une fourmilière à quelques pas seulement du foyer ; hormis quelques âmes isolées croisées çà et là, je n’avais jamais ressenti leur présence. Cette résonance m’a finalement conduit vers Les Fourmis, premier roman de Bernard Werber, paru en 1991. Dans cette œuvre pionnière, l’auteur tisse en parallèle le destin des insectes et celui des humains. En voici la quatrième de couverture :
"Le temps que vous lisiez ces lignes, sept cents millions de fourmis seront nées sur la planète. Sept cents millions d'individus dans une communauté estimée à un milliard de milliards, dotée de ses villes, sa hiérarchie, son langage, son industrie, ses esclaves et ses mercenaires... Sans oublier ses armes, terriblement destructrices.
Lorsqu'il pénètre dans la cave de la maison léguée par un vieil oncle entomologiste, Jonathan Wells est loin de se douter qu'il va à leur rencontre. À sa suite, nous découvrons le monde fabuleusement riche, monstrueux et fascinant de ces "infra-terrestres", au fil d'un thriller unique où le suspense et l'horreur s'appuient sur les données scientifiques les plus rigoureuses. Voici pour la première fois un roman dont les héros sont des... fourmis !"
Comme tant d’autres, ce livre découvert lors de mes pérégrinations en vide-grenier a longtemps patienté dans ma pile à lire. C’est le souvenir de cette fourmilière enfantine qui m’a finalement poussé à ouvrir le premier volet de la trilogie. Si j’y ai appris une foule de détails sur ces insectes, je ne peux dissimuler une certaine réserve face au style de l’auteur, parfois trop chirurgical, surtout dans les passages dédiés au monde humain. Bien que la lecture m’ait globalement plu, j’ai trouvé les personnages caricaturaux et peu attachants, à l’inverse de ceux des fourmis, tout particulièrement celui de 56e, reine en devenir (ce qui explique le titre de cet article). Sur ce plan, le récit est une réussite absolue, rendant presque superflues les incursions dans la société des hommes, du moins à mon sens.
Je dois avouer avoir abordé cette lecture avec une certaine appréhension envers Bernard Werber. Cette réserve tenait probablement à quelques entretiens captés çà et là, dans lesquels son ego me semblait quelque peu démesuré, un trait de caractère que j’ai toujours du mal à accepter. Une fois ce préjugé écarté, j’ai néanmoins passé un excellent moment avec Les Fourmis. Toutefois, l’expérience s’arrêtera là : je n’éprouve pas pour l’instant l’envie de poursuivre avec les deux volets suivants, Le Jour des fourmis et La Révolution des fourmis.
Mais je laisse à présent, comme il se doit, le dernier mot de ma rubrique littéraire à Miss P.
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| Après les rats, les fourmis ! T'es sérieux là? |




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