Nous sommes aux alentours de 1994‑1995. L’Auvergne est à présent derrière moi, et avec elle l’Amstrad CPC. Les relents industriels de cette ville où mes parents et moi avons migré me font amèrement regretter champs et chemins. La lumière crue de l’éclairage public en vient presque à masquer la beauté de Séléné, qui d’habitude réchauffe mon âme de ses mains éthérées et blafardes, tout comme le soleil réchauffe mes os le jour, lorsque ce dernier daigne se montrer.
Il n’est désormais plus temps de s’intéresser aux jeux vidéo - c’est tout du moins ce qu’entonne, ou plutôt rabâche sans arrêt, la voix paternelle, après avoir vendu au rabais (pour une poignée de dollars, aurait peut‑être souligné Clint Eastwood) l’intégralité de mes souvenirs d’enfance, plastiques comme pierre. Heureusement, dans l’attente de faire main basse sur la Megadrive de Sega, l’art vient me soutenir, et sa petite voix m’indique que la lecture, cette vieille amie m’ayant déjà apporté son soutien lors de mon service militaire, sera une fois de plus source de bien‑être.
Dans la famille, mots couchés sur le papier ou croisés ont une alliée de taille : ma mère. La figure maternelle a repéré très tôt ce qui lui faisait défaut à notre arrivée : une bibliothèque fournie. Cette dernière se niche au cœur d’un château non loin du centre‑ville et, en ce samedi lourdement illustré par une grisaille aux nuages patibulaires, j’ai le loisir de l’accompagner. Indéniablement, l’édifice détient un charme.
Une fois ma voiture garée avec difficulté — les places de parking aux abords des quais se faisant rares en ce jour saturnien — nous entrons dans la bâtisse, qui laisse sur mon être une certaine empreinte. La fragrance de son parquet ancien viendra également chercher une place mémorielle au creux de mon odorat. C’est à l’accueil que cela se complique : deux figures peu amènes nous toisent avec circonspection. La colère schizophrène de l’ancien loup‑garou niché en moi (quelque part, dans le roman de Shirley Jackson, Mary Katherine Blackwood approuve) préfère laisser l’avenante figure maternelle s’occuper de ce détail, me permettant ainsi embrasser les rayons dédiés au genre fantastique.
Les étagères, à l’aspect moderne, détonnent un peu avec le reste du bâtiment ; cependant, un petit salon agencé avec goût non loin de là, et agrémenté d’un tapis, adoucit quelque peu cette fausse note. Une pièce à l’imposante porte laissée entrouverte, interdite au public, fait état d’une réserve d’ouvrages reposant sous la morne lumière d’une fenêtre aveugle, sans doute dans l’attente d’être aptes à rejoindre les diverses sections. Une fois les inscriptions terminées, ma mère se retrouve bien vite absorbée par son genre de prédilection : le thriller. Quant à moi, j’ai déjà trouvé mon bonheur avec l’adaptation littéraire du film de Ridley Scott, Alien, mais aussi avec l’œuvre de Joseph Sheridan Le Fanu, Carmilla, ici dans la collection « Présence du fantastique » de l’éditeur Denoël.
Il s’agit en réalité d’une nouvelle, dont voici la quatrième de couverture : « Il était une fois une jeune fille qui s’ennuyait un peu en compagnie de son père dans un château de Styrie. Jusqu’à l’arrivée accidentelle de Carmilla, pour qui Laura éprouve aussitôt une amitié trouble, faite d’attirance sensuelle et du sentiment qu’il existe entre elles des liens mystérieux. Mais qui est Carmilla ? Comment se fait‑il qu’elle ressemble étrangement à la jeune femme qui hantait jadis les cauchemars de Laura ? Et qu’à mesure que celle‑ci dépérit, le teint de Carmilla prenne “un velouté et un éclat particuliers” ? »
En cet instant, je ne connais rien de l’auteur irlandais (1814‑1873), mais très vite, lors des premières pages, je me vois absorbé par son élégance et sa poésie, ici traduites par Alain Dorémieux. Le récit est court donc, suivi de trois nouvelles que je suis en train de relire actuellement, mais il marquera à jamais mon esprit. Des années plus tard, au détour d’un vide‑grenier, mon regard croisera celui de la jeune comtesse de Karnstein, originaire de Styrie. Ainsi, pour une somme modique, nous voici à nouveau réunis, sous la coupe d' une nouvelle traduction effectuée par Jacques Papy, ayant déjà œuvré sur les écrits du maître de Providence, H. P. Lovecraft.
Depuis, le livre de Joseph Sheridan Le Fanu a connu bien des éditions, y compris sous forme de bande dessinée, avec les illustrations de Pascal Croci, dont j’ai beaucoup apprécié le dessin. Et puis, poussé par la nostalgie de ces instants passés à fouler le sol de cette bibliothèque avec ma mère, j’ai également pu remettre la main sur l’édition m’ayant fait connaître cet élégant roman gothique, laissant ainsi Carmilla venir esquisser un portrait sanguin d’une partie de mes souvenirs.




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